L’amour est plus fort que tout.

Je dédie cet article à la femme qui partage ma vie depuis 26 ans. C’est mon cadeau de la Saint-Valentin.

C’ est pourquoi, j’ai attendu le 14 février pour publier cette contribution au festival  « à la croisée des blogs ». Le thème du mois s’intitule « les 3 épisodes qui ont changé votre vie », organisé par Jean-Yves du blog Potion de vie.

Ce sujet est passionnant et pose la question des changements dans notre vie. Pour ma part, il y a beaucoup d’évènements qui ont eu pour conséquence de changer radicalement le cours de ma vie à un moment donné. Au demeurant, bien plus que trois.

Ca me rappelle un livre que j’avais lu d’une seule traite, de Jean-François Deniau : Mémoires de sept vies, dont le titre démontre à lui seul à quel point nous vivons notre vie en plusieurs parties qui semblent séparées par une sorte de frontière. Le passage de chaque frontière se fait d’une manière violente ou en douceur sans qu’on s’en aperçoive forcément sur le moment. On utilise, pour désigner ce passage, la métaphore du tournant ou du virage. L’angle de sa courbure est proportionnel à l’ampleur du changement. Ce qui signifie que notre vie change plus ou moins brusquement à ce moment-là.

Avec le recul, on a même l’impression que les souvenirs reliés à ces portions de vie concernent presque une autre personne, certes familière mais sur différents points tellement éloignée de nous.

Parmi ces nombreux tournants, qui ont produit des changements dans ma vie, j’en retiendrai les trois plus importants pour respecter le chiffre du cahier des charges proposé par Jean-Yves.

1er tournant : j’ai 8 ans

Une terre de cocagne. Mon enfance. Une plage de sable fin, le bruit régulier du flux et du reflux, le bleu changeant de la mer, une pinède où mes oncles, mes cousins, mes grands-pères, mon père et moi, jouons à la pétanque après le pique-nique du midi. C’est le bonheur, des éclats de rire, le plaisir d’être ensemble, la chaleur des rayons du soleil qui filtrent à travers les conifères.

La villa de mes grands parents maternels, la balançoire au fond du jardin, le figuier qui nous offre ses fruits savoureux, la petite vigne où nous faisons des parties de cache-cache. Les petites allées que mon pépé a cimentées et où je viens de réussir à faire du vélo sans les petites roues. La table dressée en plein air en contrebas, près du poulailler où je n’ai jamais vu de poules. Mémé apporte un plat fumant et nous crie : « à table les enfants ! » Toute la marmaille des cousins, cousines, déboule à toute vitesse en piaillant.

Je suis à l’école au CE2. Tout-à-coup, ma maîtresse est interrompue par quelqu’un qui court et ouvre toutes les portes : alerte à la bombe ! Ordre de sortir des classes et d’évacuer les enfants. Nous sommes tous regroupés dans la cour. Soudain une explosion tonitruante, et nous regardons médusés les murs des bâtiments qui nous entourent s’écrouler comme un château de cartes.

J’arrive à la maison tout guilleret : chouette, c’est les grandes vacances.

Je suis maintenant à l’extérieur de la villa de mes grands parents. Je vois ma mémé appuyée sur le portail, pleurer à chaudes larmes, maman semble la consoler, je ne comprends pas. Pourquoi pleure-t-elle ? Personne n’est mort, toute notre famille est vivante.

Nous partons en vacances comme chaque année, mes parents, ma petite sœur et moi, en métropole. J’adore les vacances, je n’aime pas l’école. Nous traversons la Méditerranée en bateau, nous arrivons à Marseille…

Puis, plus du tout de souvenir jusqu’à la rentrée des classes. Ces vacances tant attendues n’ont pas du me marquer. Nous vivons dans un petit hôtel de la région parisienne. Je me fais opérer de l’appendicite. J’arrive au CM1 avec beaucoup de retard. Mon maître me case au fond de la classe près du radiateur, comme les cancres. Aux récréations, je suis la tête de turc des élèves. Ils se mettent à plusieurs pour me taper dessus. Ils me volent mes billes. Tous les soirs, je le dis à mon père qui me donne des conseils stratégiques pour vaincre mes assaillants. Sans connaître l’expression à l’époque, je comprends à mes dépens que les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Je sympathise avec l’autre exclu de la classe, le gros.

Mon père me répète pendant tout le premier trimestre : « tu seras le dernier de la classe ». Si bien que, quand j’ai les résultats, c’est la joie, je cours chez moi : « papa, je ne suis pas dernier, je suis 27ème (sur 30) ! »

C’est le premier tournant de ma vie. Je ne l’ai pas compris du tout au moment où ça s’est passé. Mais bien plus tard. Quand mon école a explosé, j’étais content parce que c’était les vacances. En réalité, je quittais l’enfance en quittant ma terre natale, celle de mes parents et de mes grands parents, de mes ancêtres pionniers qui l’avaient fièrement façonnée de leurs vies.

Avant, c’était l’insouciance complète, les jeux et les rires, les plaisirs simples, l’appartenance à une famille soudée et protectrice, le bonheur ensoleillé dans un paradis de lumière. Après, c’est un petit enfer, l’éclatement géographique de tous mes proches, l’isolement et la faiblesse dans la loi du plus fort, l’exclusion et le rejet dans mon propre pays, la morosité de la grisaille banlieusarde.

Phénomène incroyable, j’ai vécu toute ma petite enfance d’une manière idyllique sans m’apercevoir de la situation de guerre où nous étions, parce que j’étais entouré par tous mes proches et baignais dans un beau cercle d’amour confortable. Toute notre famille a eu une chance miraculeuse, personne n’a été blessé par les attentats et les horreurs qu’ont subis tant de pieds noirs. Après cette cassure, ce déracinement, j’ai découvert l’humiliation, l’injustice, la méchanceté, l’indifférence, et tout le négatif de l’humanité. Sans parler de la tristesse du climat.

Nous avons quelque temps réussi à nous réunir tous les dimanches à tour de rôle, chez mes parents et chez mes oncles et tantes, pour tenter de retrouver notre petit cénacle familier, et nous soutenir les uns les autres.

Et si je m’en suis sorti, c’est parce que l’amour est plus fort que tout.   

2ème tournant : j’ai 17 ans

Je suis mort. D’un seul coup, je n’ai plus aucune sensation. Mon corps flotte entre deux eaux, les jambes et les bras ballants. Je vois sous moi le fond du lac, les remous de la vase, et ma cervelle qui remonte doucement à la surface. J’entends vaguement en dehors de l’eau, des cris : « allez, Jean, arrête ! sors de l’eau ! » le problème, c’est que je ne peux pas sortir, je n’arrive pas à bouger.

Au bout d’un moment, on me tire tant bien que mal pour me déposer dans l’herbe, sur la berge. Non, finalement, je ne suis pas mort : je vois au dessus de moi mon cousin, mes amis de jeu, ma sœur, mes parents, mon oncle… Je ne comprends pas, je suis couché par terre, sur le dos, mes jambes allongées, alors que je les sens pliées à 45° par rapport à mon corps. C’est ce que je dis à tout le monde, et personne n’entend ce que j’explique. L’ambulance jusqu’à  l’hôpital sur des routes de montagne. On hisse mon brancard dans l’hélicoptère. Les hélices tournent de plus en plus vite. L’infirmier demande au pilote : « et lui, on lui met un casque ? – Non, ce n’est pas la peine. »

Je suis dans un lit médicalisé en service de réanimation. Je ne peux pas parler. Un respirateur artificiel via ma trachéotomie m’en empêche. J’ai des tuyaux partout. Ma tête est maintenue en extension par un appareillage planté dans mon crâne. Je ne peux pas manger, une perfusion m’alimente en continu.

Mais j’ai une grande confiance en la médecine. Toute ma famille, mes cousins, mes oncles et tantes, mes grands parents, ma sœur, mes parents viennent me visiter régulièrement pendant toute la fin des vacances.

Après beaucoup de soins et une longue période de réanimation où j’ai failli mourir, j’arrive enfin à l’hôpital de rééducation dont on m’a dit le plus grand bien. Je pose la question aux deux premières personnes qui se présentent à moi : « est-ce que je vais remarcher ? »

Je remercie mon infirmier et mon kiné pour leur réponse respective qui était un modèle parfait de langue de bois, destinée à me ménager autant que faire ce peut. Mais qui m’a quand même permis de comprendre que j’étais paralysé et que je resterai à vie sur un fauteuil roulant.

C’est le second tournant de mon existence. Là non plus, je n’ai pas compris tout de suite ce qui m’arrivait. Il s’est écoulé des mois entre le jour de mon accident de plongeon en eau trop peu profonde, et ma prise de conscience de mon état de tétraplégique. Il y a eu bien sûr le choc psychologique. C’est un vrai traumatisme autant physique que psychique.

Puis, j’ai accepté mon handicap progressivement. J’en reparlerai ultérieurement, ce n’est pas le sujet du jour. J’ai beaucoup travaillé à retrouver une autonomie, ça m’a pris des années. J’ai beaucoup été soutenu par mes parents, par mes sœurs. J’ai  rencontré de belles personnes.

Et si je m’en suis sorti, c’est parce que l’amour est plus fort que tout.   

3ème tournant : j’ai 44 ans

J’assiste, au tribunal, à la vente aux enchères de notre villa. Voilà des mois que je sais que l’issue est inéluctable. Mais ça fait drôle quand même. Curieusement, je ne ressens aucune animosité envers mes deux escrocs d’associés, insolvables eux, qui sont « partis avec la caisse ». Je regarde la séance comme un spectateur extérieur et détaché. Aucune émotion. Je suis vraiment bizarre comme type. Ma femme est près de moi, elle me tient la main. Rentré chez moi – puisque c’est encore mon habitation principale – je dors comme un bébé.

La question est matérielle : cette maison est entièrement adaptée aux nécessités liées à mon handicap. J’y suis complètement autonome, la salle de bain est équipée, les volets roulants sont électriques. Je peux circuler et tourner facilement à l’intérieur des pièces suffisamment larges. Ouvrir les baies vitrées coulissantes avec un doigt.  J’arrive à rentrer moi-même la voiture ou le camping-car dans le garage équipé de portails télécommandés. Bref, où allons-nous aller maintenant ? Allons-nous trouver un logement suffisamment accessible et vivable ?

Nous prenons un petit appartement en location en centre ville. Beaucoup d’avantages : 6ème étage, vue dégagée, tous commerces à proximité, le garage directement accessible en sous-sol par l’ascenseur, la salle de bain est assez grande pour moi, et aménageable à peu de frais.

Nous retournons à notre maison, qui n’est plus notre maison, pour récupérer des affaires. Impossible de rentrer, l’acheteur, plutôt que de nous expulser par les voies juridiques habituelles, a préféré faire changer les serrures, et investir les lieux plus rapidement et à moindre frais. C’est vrai qu’un handicapé, légalement, c’est compliqué à virer. Heureusement que nous avions pris les devants pour trouver un hébergement.

C’est le troisième tournant – non pas de ma vie, qui en a compté d’autres – mais dans l’ordre d’importance. Celui-là est moins douloureux que les deux autres, moins traumatisant. C’est un changement de train de vie, de passer d’une belle maison avec garage et jardin à un petit appartement. C’est aussi la perte d’un capital et d’un patrimoine affectif.

Nous avons de beaux souvenirs des années que nous y avons passées, ma femme et moi.

Ce virage à 180° aurait détruit beaucoup de couples. Personne ne pourra nous enlever notre amour.

 Et si je m’en suis sorti, c’est parce que l’amour est plus fort que tout. 

C’est le titre et la conclusion de mon article. Quand vous aimez et que vous êtes aimé, rien ne peut vous atteindre en fin de compte. L’amour de mes parents, de ma femme, de mes proches, de ma famille, de mes chers disparus, m’ont grandement aidé à passer ces fameux tournants de la vie.

C’est ce que je vous souhaite sincèrement, en ce jour de Saint-Valentin, beaucoup d’amour dans votre vie.

Parce que l’amour est plus fort que tout.

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